Description de la boîte de médicaments

Parmi les objets auxquels nous ne prêtons jamais plus qu’une attention distraite, compte la boîte de médicaments. Au surplus celle-ci a-t-elle la malchance d’être associée à quelque germe pernicieux.

Aussi avez-vous probablement négligé de la considérer sous un autre angle qu’utilitaire. A ce stade, vous m’objecterez sans aucun doute  qu’il n’y a là rien d’étonnant, la boîte de médicament étant de ces objets qui ne sont que par et pour un but bien déterminé, sans lequel ils ne sont plus qu’une donnée indéchiffrable. Je vous rétorquerai alors, que vos visions me semblent bien étriquées.

Permettez moi d’exposer les motifs qui me font défendre une position en apparence si incongrue, non par simple goût pour l’excentricité. Eh bien sachez que la boîte de médicaments, celle que vous manipulez négligemment, que vous esquintez sans vous en soucier, celle qui vous sauve pourtant des plus effrayants périls, est avant toute autre chose un objet de grande beauté.

Ne prenez donc point cet air déconfit qui vous sied si mal ! Laissez moi développer, ces quelques lignes sauront  faire de vous un prosélyte de la boîte de médicament.

Peut-être n’êtes vous jamais pénétré chez un apothicaire ? N’avez-vous jamais noté la magnificence des décors ? Ces palettes de blancs déclinées avec un goût exquis, que quelques notes de couleurs pâles, jaunes ou vertes, viennent rompre à dessein ; ces fantômes de plâtre qui vous servent de l’air le plus neutre et le plus détaché du monde, au point qu’il semblerait que les corps aient laissé les âmes au logis pour la journée. Quelle superbe placidité ! Quelle esthétique du dépouillement et quel luxe de pureté ! Et les douces effluves camphrées qui montent jusques à vos narines ravivées, les tenez vous pour rien ?

Toutes ces dispositions n’annoncent-t-elles pas quelque temple à la beauté ? Et derrière le comptoir, une multiplicité de tiroirs laqués, comme autant d’écrins pour un contenu qu’on préserve de la lumière, de l’air, et des regards de convoitise. Aussi bien n’est-il pas possible de faire soi-même ses emplettes, comme pour de vulgaires marchandises de supermarché.

Des mains gantées, talquées, vous apportent alors la précieuse marchandise, qui ne se monnaye pas seulement à l’argent courant, mais nécessite aussi une « ordonnance »… Eh oui, cette marchandise est restée la dernière rationnée depuis la guerre ! Voyez maintenant avec quelle délicatesse et quelle langueur on dispose ces précieuses petites boîtes au fond d’un mince sachet pâle, au décor ésotérique de serpent et de sceptre.

Ne les sortez pas trop tôt, attendez d’être rentrés chez vous ! La lumière tamisée d’un soir d’été convient le mieux à cet exercice délicat. Mais qu’importe, on ne saurait accorder la saison et le moment, au besoin de l’instant. Tirez les doucement pour y habituer progressivement vos yeux, et ne pas les brûler à leurs mille éclats cinglants. Un parallélépipède parfait, une blancheur immaculée, sauf quelques inscriptions précieuses. Par endroits, de fines gravures pointillistes.  Des angles précisément polis pour la manipulation.

Mais ce n’est là que l’huitre renfermant la perle. Forcez-en un peu l’entrée, forcez vous dis-je ! Ôtez l’ultime protection, ce feuillet replié. Et tirez la enfin, tirez donc la plaquette. Tout le génie suisse réduit à quelques centimètres de métal et de plastique assemblés. Vous apercevez déjà les vastes machines et leurs bras articulés s’affairer derrière les Alpes. La perfection froide et industrielle gravée sur cet objet, que vos doigts les plus propres éraflent déjà et souillent de leurs traces imperceptibles. Pas la moindre boursouflure, une courbure idéale, fragile équilibre originel. Un souffle pourrait le briser. Une image approchante de l’immaculée conception.

Voici finalement les alvéoles brisées, sous la pression ravageuse d’un ongle. N’y songez plus, le mal est fait. Oubliez notre discussion. Ce n’est plus devant vous qu’une monstruosité défigurée, un charme brisé, une richesse dissoute.

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Une réflexion sur “Description de la boîte de médicaments

  1. Voici l’exemple parfait de la beauté au quotidien, pour celui qui sait la déceler: l’artiste du quotidien que nous sommes tous!

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