C’est sur les contreforts des antiques Ardennes,
Que ta mère la vigne accouche à grande peine
De ses grappes diaprées qui déjà en ferment
Contiennent tes fureurs et tous tes firmaments.
De Pluviôse à Ventôse, en rien n’est ménagé
Son corps sec, indigent, qui se voit ravagé :
Guyot, Royat, Chablis, autant de noms qui cachent
Sous leur coquetterie, tous les coups de la hache.
Au Printemps, à ses pieds, les socs creusent la craie ;
Furibondes, les mains, lui coupent tout, exprès.
Puis Thermidor roussit les gouttes d’Ambroisie
Qui perlent sur ses doigts. Vendémiaire choisit.
Il choisit les beaux fruits- période de moisson-
Que des pieds fouleront pour faire ta boisson,
Ô toi Champagne ! ô toi, que je tiens dans mon poing !
Voici donc ton histoire et ne m’arrête point.
La suite tu la sais, mais laisse moi conter :
La pénombre et le froid tu as dû surmonter,
Plus d’un an hiberner dans une humide cave
Le temps d’y acquérir cette rondeur suave.
Enfin, juste sorti de ta longue frayeur,
Tu te vis avili par la loi des payeurs,
Ta noblesse abaissée à l’autel du commerce,
Ta dignité souillée par l’odeur des sesterces.
Venant ici ce soir, je savais te trouver,
-Car là où est la joie tu ne fais pas défaut,
Et peut-être est-ce là ton unique défaut ?-
Je savais que tous deux, nous allions éprouver,
Le même écoeurement, voyant le sommelier
S’écrier un « Champagne ! », d’une voix déliée,
Un « Champagne ! » de joie, sur un ton enjoué,
Qui méprisait par trop la vie inavouée
Que je t’ai racontée: « Chaque année que Dieu fait »,
Tu nais dans la souffrance, et finis bu d’un trait
Ta vie à l’intermède aussi bien désastreux.
Mais je suis comme toi, un destin malheureux.
Encore ai-je le champagne, pour l’oublier un peu !
Le champagne vu par un artiste du quotidien!